Et puis, la maison.

À deux heures du matin et des poussières, j’avais fini par envoyer mon dernier mail pro, j’avais plus ou moins décidé de ne prendre qu’une seule salopette - mais emporter quand même en bonus ma salopette ananas, qui est ridiculement courte mais tellement belle que personne ne saurait s’en passer pendant un mois de vacances dans le Pays Basque, j’avais évacué une certaine rage en mangeant des tartines de patate douce et j’avais fini par mettre mon réveil tôt le lendemain, parce que je n’étais plus capable de faire le tri dans mes rouges à lèvres. Le matin, il fallait faire vite, parce que le bus pour Ottawa partait à midi et que moi, en vraie petite angoissée de la vie, j’aime bien être en avance. Heureusement pour moi, ma meilleure amie, coloc’ et acolyte de course m’avait légèrement freinée sur ça et, à son regard horrifié quand je lui avais mentionné mon envie d’y être une heure à l’avance, j’avais consenti à partir trente minutes avant. Vous dire que j’étais sereine serait vous mentir, mais j’avais de toutes façons encore suffisamment de choses à régler avant le départ pour y perdre plus de temps : on partira à 11h30, point. On partait courir un semi-marathon à Ottawa. Pour une fois, il n’y aura absolument aucun compte rendu de course qui pourrait vous donner envie de vous y mettre à votre tour pour la bonne et simple raison que c’était la pire course de ma vie, que j’ai fait le pire chrono que j’avais jamais fait, que j’ai eu chaud, envie de vomir, mal au genou, mal à la cheville, mal au coeur, mal au ventre, et mal sous les pieds à cause d’une affreuse ampoule qui m’a presque donné envie de vomir lorsque je l’ai revelée au grand jour. Je n’étais pas préparée, j’étais un peu blessée, bref, j’ai detesté, mais ce n’est absolument pas le sujet. On partait donc courir un semi marathon, et de manière totalement inattendue, on avait super mal géré l’organisation. Je veux dire, ma coloc - et meilleure amie et acolyte de course - est la personne la plus organisée de cette planète (à égalité avec C., tout de même) et je suis la personne la plus stressée du monde, ce qui implique que je suis, en règle générale, hyper prévoyante. Pour ce weekend, aucune de nous deux n’avait laissé libre cours à sa personnalité, et on s’était retrouvées, quatre jours avant, à réserver un Airbnb pour 10 personnes - on était deux, suivez un peu - à une heure de bus de la ligne de départ de la course. Fort heureusement, il y avait un bocal de chocolats dans le Airbnb et on avait dégommé un paquet de pâtes (« attends mais t’as fait la moitié du paquet là ? Ça fait vraiment pas beaucoup, attends, on va faire tout le reste »), ce qui avait rendu la soirée vachement plus agréable. Pour couronner le tout, quelques semaines auparavant, lorsque j’avais réservé mon billet d’avion, à la faveur de quelques verres de vin bus par désespoir - Drama Queen again -, je m’étais un peu plantée dans les dates et, croyant réserver un billet du 29 mai au 27 juin, c’était en fait un billet du 27 mai au 29 juin, ce qui, dans les faits, est génial puisque je grappillais quelques jours de vacances en sus, mais qui faisait donc partir mon vol, de Montréal, le soir même du semi-marathon, à Ottawa. Visiblement, je trouvais que mon degré naturel d’angoisse avait besoin de nouveaux petits challenges. Bref, une fois le semi-marathon couru, le café d’après course bu, la glace de victoire savourée (excellente, j’en reparlerai) (enfin peut-être), le trajet de retour expédié, la côte de Berri montée à pieds mais le reste du trajet bouclé en Bixi, ma valise enfin fermée après un dernier tri qui m’a fait enlever un tas de trucs que je regrette déjà, mon taxi était en bas - le luxe de ma vie, choisir une Tesla pour partir à l’aéroport. « Où partez-vous ? », m’avait demandé le chauffeur ? « Je vais voir la mer. » [gallery columns="2" size="full" link="none" ids="3453,3454"] J’avais fini par arriver à l’aéroport, boitillante à cause de mon ampoule (vite soulagée par un pansement à l’effigie de la Reine des Neiges, acheté par caprice la veille), affamée parce que semi-marathon, fatiguée parce que semi-marathon, agacée parce que semi-marathon raté et post-semi-marathon trop abrégé (sans même un gin to de victoire partagé sur le balcon), comme toujours, avec trop d’avance - cette fois-ci, le regard effaré de mon acolyte de course, meilleure amie et coloc n’avait absolument pas modifié mes plans initiaux, à savoir arriver à l’aéroport trois heures avant mon vol, même si l’aéroport de Montréal n’offre que peu de divertissements, oui. À l’aéroport, seule respiration dans mes dernières journées un peu trop intenses, il y avait ce garçon qui jouait divinement bien du piano. Je m’étais assise pour l’écouter, sans rien faire d’autre, pendant une demi-heure. C’était doux, c’était beau et c’était apaisant - pour une fois, mon avance avait servi à quelque chose. Et puis l’heure de l’embarquement était arrivée, comme toujours, tout le monde s’était levé précipitamment, alors même que le monsieur dans son annonce venait de dire que c’était inutile de se lever précipitamment tant que le groupe d’embarquement dans lequel on était n’était pas appelé, j’avais constaté avec effroi que la moyenne d’âge du vol était de 99,9 ans, comprenant ainsi que ce ne serait pas sur ce vol-ci que je trouverai l’homme de ma vie assis sur mon siège, pour lui dire d’une voix suave, déso, mec, c’est ma place, pour que lui s’excuse, m’offre un verre de vin infâme de l’avion et pour qu’on se marie, qu’on vive heureux dans une petite chaumière avec des draps en lin sur le lit, des plants de tomates dans le jardin et du romarin sur nos rebords de fenêtres et bref, à la place, j’étais assise à côté d’un couple un peu âgé (ma maman m’a dit après « oui enfin de l’âge de ton père et moi quoi ») dont la femme était bien sympathique, alors on avait un peu parlé de Bordeaux et que c’était une jolie ville quand même, et que la grêle par contre, ça a foutu un peu en l’air les vignes cette année. Et puis je m’étais endormie, ratant mon repas et ma collation - de toutes façons, les repas sont toujours aussi infects, il n’y avait pas d’écran individuel et j’avais écouté tous mes podcasts. En arrivant, la police des frontières était aimable comme une porte de prison (champ lexical respecté) et les gens devant moi étaient d’une lenteur exaspérante - j’ai ma maman à retrouver, déguerpissez donc de mon chemin - mais ma valise était arrivée tout de suite. Et ma maman était juste là derrière la porte, à m’attendre. Alors je lui ai sauté dans les bras, et puis je me suis extirpée de ses câlins pour lui sauter dans les bras une deuxième fois. Je crois que derrière nous, il y a quelques personnes qui ont sourit, attendries de nous voir aussi heureuses. On a pris la voiture (oui, je sais qu’elle blanche, enfin, blanc nacré a dit le concessionnaire, mais enfin, il n’y avait que ça alors bon, m’a expliqué ma maman quand j’ai fait une moue dédaigneuse devant cette voiture affreuse) (je suis hyper intolérante sur la couleur des voitures, c’est comme ça), sous la pluie, avec les travaux, moi avec des cernes sous les yeux, l’estomac dans les talons, mon café d’aéroport à la main et un an et demi de vie à raconter et à écouter. Et puis, on est rentrées à la maison. Là où l’air sent l’océan, et là où, quand on écoute très fort, on entend, au loin, les vagues et le vent.]]>

28 thoughts on “Et puis, la maison.

  1. Qu’il est doux ton billet. Et même si je vis ça plus souvent et que je suis moins loin, les retrouvailles dans les aéroports avec sa maman, c’est la meilleure chose du monde. Ca implique qu’on pleure dans l’autre sens mais on s’en fout.
    J’aurai du temps je passerai mes journées à regarder les gens se retrouver dans les gares ou les aéroports et raconterais (inventerais) leurs histoires. Profite de tes vacances à la maison surtout. Il n’y a rien du plus doux.

    1. J’adore passer du temps dans les aéroports & les gares pour ça aussi. Je crois que c’est pour ça que j’aime tant les génériques de début & fin de Love Actually !

  2. Sérieusement quoi que tu racontes c’est toujours aussi chouette tellement tu écris bien. Je suis heureuse d’avoir découvert ta plume il y a peu. 🙂

  3. Oh oui, tu me donnes envie de rentrer à la maison moi aussi, et de voir mes parents derrière la vitre pendant que j’attends ma valise. Merci pour ce petit moment de lecture. Profite bien ! <3

  4. Qu’est ce qui était le plus drôle à lire? Le airbnb de 10 pers.? Me retrouver dans toutes ses péripéties d’aéroport? Ton dédain pour cette pauvre voiture innocente?
    Et puis.. QUOI?! Pas d’écran individuel?!
    Enfin, tu es entre de bonnes mains et j’en suis ravie.

  5. Bon retour chez toi !
    Hum… 3 heures d’avance à l’aéroport, c’est pourtant la base, non ? Surtout pour un voyage au delà des océans pour rejoindre un continent que l’on a quitté 1 an et demi avant…

  6. Bonnes vacances !
    J’ai souri très fort en lisant le passage sur ta rencontre avec l’homme de ta vie dans un avion, j’élabore le même genre de scenarii 🙂

  7. Je ne comprends pas comment tu peux survivre avec autant d’attente à l’aéroport. J’aime pas attendre pour un transport alors j’arrive toujours au temps limite voulu ^^

  8. Comment ce post est tout doux! Il m’a donné le sourire alors que j’en suis à ma 7ème heure de train au milieu d’un groupe d’allemandes au volume sonore beaucoup trop élevée. Mais bon c’est pour rentrer à la maison aussi 🙂

  9. Alalala les avions sans écran individuel… Tu n’imagines pas ma tête quand je suis rentrée dans la vieillerie Air Transat il y a deux semaines et que j’ai réalisé que j’allais passer 7h enfermée là-dedans sans écran individuel alors que la seule chose qui m’empêche de paniquer à l’idée qu’on puisse s’écraser c’est de m’abrutir de films tout le long du vol…
    C’est un très très joli billet, en tout cas, et respect pour le semi à Ottawa le même jour que l’avion (je n’en aurais pas dormi pendant des jours avant). Profite bien de ta famille et de la France, et puis je me permettrai de t’envoyer un petit message à ton retour, si tu es d’accord, parce que ça me ferait drôlement plaisir de te rencontrer après des années à te suivre.

  10. J’ai toujours des pansements de la reine des neige pour toi dans mes préparatifs de course, tu le sais bien.
    A très vite mon petit Bouchon <3

  11. Je viens de vivre toutes tes émotions en accéléré en te lisant, que ce genre de journées sont stressantes… Quel soulagement d’arriver aux dernières lignes de ton textes et aux embrassades réconfortantes! Et pourtant, le calin des retrouvailles vaut toujours les 1000 stress précédents, et on ne regrette jamais rien de tout cela…

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