#3

Il riait quand elle lui a proposé de l’épouser. Ils étaient dehors, sur une petite place pleine de bars, bondée de gens, comme un samedi soir en plein été. Il a ri et l’a embrassée encore en soufflant qu’il fallait faire les choses correctement. En entendant ces mots elle s’était, oh, à peine, éloignée, elle savait très bien que ça voulait dire que c’était sans doute la dernière fois qu’ils allaient se tenir l’un contre l’autre, la dernière fois qu’il passerait la main dans ses cheveux, la dernière fois qu’elle glisserait ses doigts entre ses boucles brunes - il avait les cheveux longs, elle adorait ça. Quelques heures plus tard, sur ce parking vide au néon de pharmacie écrit en Comic Sans au bord d’une route déserte à 3 heures du matin, alors que les adieux étaient un peu trop difficiles à formuler, ils avaient sans doute l’air de gens heureux. Il a appelé un taxi, « tu vas rater ton avion ». Il l’avait enlacée, il l’avait embrassée, elle avait enfoui sa tête dans son cou et bien sûr, elle lui avait soufflé de partir, lui aussi. Plus tard, le chauffeur de taxi lui avait dit qu’il avait juste vu deux amoureux sur le bord de la route, j’pensais pas que c’était vous, vous aviez pas l’air de personnes qui voulaient partir de là. Elle n’avait pas voulu lui dire qu’ils n’étaient pas vraiment amoureux, enfin, si, mais c’était compliqué. Elle aimait bien l’idée d’avoir été simplement amoureux, même pendant 30 secondes, même si c’était juste dans l’esprit d’un inconnu. « Il vous raccompagne pas ? » lui avait demandé tout doucement le chauffeur, d’une voix qui donnait envie de se laisser aller à la confidence. Elle lui avait répondu que non, qu’elle avait un avion dans deux heures et qu’il avait pas voulu l’épouser et que bon, vous savez, c’est compliqué. Il avait demandé où elle allait, elle lui avait dit « je vais à Montréal », puis en se reprenant, « je rentre à Montréal. C’est là que j’habite », précisa-t-elle. Après 5 secondes, il lui avait glissé que ça doit pas être facile, d’être loin de celui qu’on aime. Elle avait dit non, et elle lui avait laissé un gros pourboire. Elle est montée dans l’avion en pleurant, ce n’est que dans les films finalement, que les histoires compliquées rendent heureux. Ils ne se sont plus jamais revus. Ni sur une petite place bondée un samedi soir, ni sur un parking désert en pleine nuit, ni ailleurs.]]>

#2

j’ai peur du noir, sans doute un petit peu à cause de mon cambriolage et puis j’ai peur de la maladie, sans doute parce qu’elle m’a déjà volé des années. J’ai peur de ces années perdues et j’ai peur de ne jamais pouvoir les rattraper. J’ai peur de ne jamais dire je t’aime, et puis j’ai peur de trop le dire, mal, trop fort, pas assez, trop bas, trop maladroit. De travers ou trop droit. J’ai peur de rater et puis j’ai peur de réussir. J’ai peur de mes choix, j’ai peur d’en avoir toujours un peu trop peur, j’ai peur aussi que mes sourcils ne repoussent jamais comme il faut, depuis que je les ai fait épiler - un peu trop - alors que j’avais vingt ans, et en même temps j’ai peur de ne plus jamais revoir ces vingt ans quand je me regarde dans un miroir en me lamentant à propos de mes sourcils. J’aime bien, je crois, me rappeler cette erreur, après tout, c’était une erreur que j’avais décidée - et assumée, au moins pour les premiers mois. Qui aurait pu prévoir que les sourcils trop fins seraient passés de mode, quelques années plus tard. J’ai peur de perdre ceux que j’aime, évidemment, j’ai peur de ne pas les avoir assez vus et puis pourtant, j’ai peur, parfois, de dire tiens, et si on se voyait, ça fait longtemps qu’on ne l’a pas fait. J’ai peur qu’on m’oublie, alors parfois, je fais semblant d’avoir oublié en premier.]]>

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