Je crois que je sais ce qui est plus difficile que de faire sa valise pour un an, deux bagages en soute, deux fois 23kg pour remplir sa vie quand on arrive dans le pays où on s’expatrie. C’est encore plus difficile de rentrer chez ses parents et de se dire que maintenant, toutes nos affaires, elles ont plus grand chose à faire ici, alors il faut choisir.
Et puis on fait des tas. Ça, je l’emporte. Ça, je le laisse dans un carton, peut-être que je penserai à demander à ce qu’on me l’envoie, sinon, je sais pas, je reviendrai le prendre l’an prochain, pendant une de ces vacances marathon que seuls les expatriés peuvent connaître. Et le troisième ? Le troisième, c’est tous ces trucs qu’on n’utilisera sans doute plus jamais, mais qui font beaucoup trop partie de sa vie pour réussir à les jeter comme ça, sans réfléchir, alors on va les enfouir quelque part, pour tout doucement les oublier, sans que ça fasse trop d’égratignures aux souvenirs.
Il y a toute cette petite fortune de perles, vestige des années atelier-bijou, il y a ces quarante-sept rouleaux de masking tape (je les ai comptés, oui), il y a ces dizaines de chutes de cuir, parce que je voulais faire des petites pochettes alors que je suis nulle en couture, il y a aussi ces douzaines, vingtaines, trentaines de carnets, tous vierges parce que je ne sais jamais comment les utiliser à leur juste valeur, celui-là est trop beau pour être utilisé juste avec des gribouillis, alors je vais le garder pour au final ne jamais l’utiliser, il y a toutes cette collection de feutres et de crayons de couleur de mes années d’archi, tous ces stylos, tous ces gadgets ridicules qu’on garde, pourquoi j’ai douze gommes en forme des brique de lait ? Il y en a trop, de partout, comment ça se fait ?
J’ai vu en ouvrant tous ces cartons des milliers d’idées et de semblants de projets avortés. J’ai aussi vu ce trait de caractère que je n’arrive pas à raisonner, ce truc qui me donne l’impression que je vais gâcher un bel objet en l’utilisant, alors je vais plutôt en acheter un moche, pour garder le beau pour plus tard. Il y a très très longtemps, j’avais lu un truc dans un livre, sans doute de l’École des Loisirs, non ça n’a aucune importance de le préciser, mais j’aimais beaucoup l’École des Loisirs, c’était l’histoire d’une petite fille à qui on offrait une paire de patins à roulettes, mais elle ne voulait pas les utiliser, elle avait peur de les abîmer. Quelques temps plus tard, après avoir beaucoup réfléchi, elle avait enfin décidé d’apprendre à faire du patin, ses patins, mais elle ne pouvait plus les mettre parce qu’ils étaient top petits.
Ça m’avait marquée je crois et j’avais commencé à oser utiliser mes jolies affaires, à porter mes ballerines vernies même pour aller à l’école et à écrire avec mon joli stylo plume, tant pis si je casse la mine.
Je sais pas trop pourquoi je raconte tout ça, mais le fait est que j’avais ressenti un grand vide, quand je suis rentrée chez mes parents. J’ai encore beaucoup trop de choses que je refuse de jeter et que je ne peux pas emporter avec moi à Montréal. Je sais pertinemment qu’elles resteront dans ce placard, mal rangées, jusqu’à ce que mes parents déménagent à nouveau et que je les mette sans trop savoir pourquoi dans des cartons que j’appellerai « affaires de Camille, vrac » numérotés de 1 à 10 (j’ai vraiment beaucoup d’affaires) jusqu’à ce que quelqu’un me force à les donner, jusqu’à ce que quelqu’un décide de les jeter sans me le dire, en silence et en secret. Et en voyant tout ça, je me suis rappelé l’histoire des patins à roulettes et je sais pas pourquoi, mais j’ai pleuré un peu. J’ai pleuré sur mes idées jamais fabriquées parce que ça risquait de pas être parfait.
C’est comme si en rangeant une dernière fois ces cartons, je tirais un trait sur les mille petits projets rêvés de lycéenne, les milles envies qu’on a tues trop longtemps parce que finalement, à quoi bon. Comme si je refermais doucement le chapitre de mon adolescence.
À 27 ans, il était temps. Mais ça fait un peu du brouillard dans le cœur.


Qu’il est beau et touchant ce billet…
Merci roomie !
C’est doux, on s’y retrouve dans tous ces cartons. J’ai fait du tri en partant de chez mes parents mais… il en reste des choses que je ne peux pas jeter quand bien même me sont-elles devenues inutiles désormais. Mon doudou de petite fille, des livres que j’ai dévorés ado, des peluches, des petites créations ratés, des cartes, des cadeaux, certains cahiers d’école, certains vêtements que je ne porterai plus. Ils restent là pour l’instant, dans les placards de ma chambre, rangés, éparpillés, cachés. Je ne sais pas ce que cela me fera lorsqu’ils disparaîtront ou de les voir réutilisés par d’autres (mes enfants qui sait ?)(si ça se trouve il détesteront les livres que j’ai adoré, ils trouveront ça vieux et nul et inintéressant).
C’était un billet très doux, merci. Et puis, vider ses cartons, c’est la promesse d’en remplir d’autres. Et vient un temps où nous devons tous un peu lâcher la main de notre passé.
Bises
Ma hantise, faire lire les bouquins qui ont bercé mon enfance à mes enfants et qu’Ils trouvent ça nul. Je m’en remettrai jamais, si ma fille (beaucoup de suppositions là dedans) n’aime pas la Comtesse de Ségur. Et mon livre préféré, Pétronille et ses 120 petits, pareil.
Un beau billet qui me parle (trop ?)…
Je me souviens j’en avais fait moi aussi des cartons comme les tiens.. certains sont toujours chez mes parents.. 10 ans (WOW) après..
J’en ai aussi chez moi des affaires que l’on garde on ne sait plus trop pourquoi.. faudrait que je jette.. faudrait que je les utilise moi aussi mes jolis carnets..
Jolie histoire, joli billet.. comme toujours..
Alors en 2015, on utilise nos jolis carnets. C’est chouette comme résolution, ça !
<3
(tes articles sont toujours parfaits !)(et je crois que j'ai la même manie que toi sur les crayons que je ne veux pas jeter et les carnets qui restent vierges, au cas où… )(et pour les parenthèses aussi!)
Les parenthèses, c’est tellement joli de toutes façons. (Et merci pour tes petits mots)(et j’aime bien ton nouveau blog.)
<3
Tout pareil pour toi.
Ca me parle tellement, tout ça… Je me demande si ce n’est pas un truc des enfants qui ont beaucoup déménagé, comme si on se raccrochait aux objets palpables pour se faire un rempart contre tous ces changements.
J’ai longtemps eu ces cartons chez ma maman, et puis, une inondation dans sa cave, et pfffff, 3 cartons disparus et puis, sa maison vendue, et pffff, plus du tout de cartons, et même plus de maison, et maintenant celle de mes grands-parents… et là, je suis dans cette phase troublante, où je réalise que rien n’est réellement, concrètement, toujours là, immuable. Les instants de vie s’enfuient, oui, ça je le savais, mais même les lieux de mon enfance, les meubles, les objets auxquels je me raccrochais, peuvent disparaître de mon horizon à jamais. C’est flippant, mais sans doute que l’accepter est un pas vers la sagesse.
C’est peut-être ça. Je sais que j’ai extrêmement de mal à m’attacher aux gens, alors peut-être que je compense sur le matériel !
Pour le côté des souvenirs qui partent, qui restent, c’est bizarre, y’a 2 ou 3 ans, y’a eu un grand tremblement de terre dans la ville où je suis née, avec beaucoup de dégâts. J’avais concrètement aucun souvenir de cet endroit, évidemment, mais savoir ça, ça m’a fait un choc, comme si même mon lieu de naissance, le truc qui est ancré et qui bougera jamais, pouvait lui aussi disparaître. Bref, je suis aussi en ce moment dans une période très intense de réflexions à propos de tout ça. De l’expatriation, des souvenirs, de ce qui reste, de ce qui part…
Anyway. La sagesse, peut-être, mais ça fait un peu peur !
Des bisous.
Joli billet plein de douceur <3
Bise
Merci !
[…] Les derniers souvenirs. | les parenthèses. Je crois que je sais ce qui est plus difficile que de faire sa valise pour un an, deux bagages en soute, deux fois 23kg pour remplir sa vie quand on arrive dans le pays où on s’expatrie. […]
Très touchant. Le bel instant.
Merci Annaïg !
J’ai vécu ça aussi et j’ai laissé des étagères remplis de livres, d’agendas gribouillés, de k7 audio usées, etc. Et puis mes filles sont venus occuper cette chambre, pendant leurs vacances et quelques un de mes jeux, mes cahiers ont servi et ont eu une nouvelle vie.
Tu fermes une porte mais ce n’est peut-être pas à jamais, ne t’en fais pas 😉 Ca fait partie de toi, c’est ça qui compte
J’aime bien cette histoire des enfants qui reviennent utiliser les anciennes affaires. J’ai pas trop connu ça, ma mère a souvent déménagé, elle a pas vraiment de « chambre d’enfant » dans laquelle il y aura des trésors… Quant à mon papa, il est pas du tout matérialiste, pour le coup, il arrive à jeter sans aucun souci !
Je crois que ça fait plus de 10 ans que je dois faire le tri dans mes affaires qui restent chez mon père. J’ai réussi à me « débarrasser » de ce qui n’avait que peu de valeur (tout court et/ou à mes yeux), mais il y a des choses pour lesquelles je n’ai pas la place ou dont je ne sais que faire.
Les livres par exemple.
Là je n’ai pas la place, mais je ne veux pas les jeter/donner, comment faire ?
Déjà j’ai sauvé la Super Nintendo (parce que ça, c’était encore plus sacré que les livres), mais il y a tellement de choses auxquelles je suis attachée…
Quant aux projets, que te dire ? On a tous nos projets avortés pour des raisons ou d’autres… Ça ne veut pas dire qu’ils ne revivront pas sous une forme peut être différente dans quelques années…
Les bouquins, c’est vraiment LE TRUC que je jetterai jamais. Même les trucs un peu nuls, je veux les garder, parce que c’est sacré, les livres !
Ces petites gommes en forme de brique de lait, j’en ai 2, elles sont à côté de mon ordi depuis quelques années déjà. C’est toi qui me les avais offertes <3
J’ai pensé à toi en écrivant cette phrase.
Ohlala les cartons et les choses qui s’empilent, c’est un peu toute mon histoire aussi … expatriée, je ne pourrais pas je crois … déjà que voyager sans ma voiture j’ai du mal ^^
J’ai tout de même 6 caisses en métal (celles qui pèse un âne mort même vide, les trucs de l’armée …) dans la cave depuis que j’ai quitté mon appart’ Lyonnais et que j’ai retrouvé la maison où j’avais déjà pas mal de choses en double … s’y trouve pas mal d’albums photos, des carnets (tiens donc), de la déco, des lampes, des cours d’arts appliqués, des dessins de quand j’étais aux beaux-arts … Je ne sais pas quand je les ré-ouvrirai mais je suis sûr que ça me fera l’effet d’un énorme trésor <3
Bisous bbCam !!!
Ah non mais moi, les vide-greniers, j’en ai fait un, ça m’a démoralisée de voir que des gens marchandaient sur mes souvenirs à 2$ (c’était en euros mais je sais pas où est le symbole Euro sur mon clavier).
(ah oui et j’ai fait de multiples vide-greniers pour me débarrasser du superflu … encore un cette année et je jette l’éponge ^^)
Camille, tu mets de magnifiques mots sur ton ressenti. Et un peu sur le mien car j’ai aussi cette fâcheuse tendance. Il faudrait que je te montre la pile de carnets que je n’ose pas utiliser pour te le prouver. Et ça fait du bien de se sentir moins seule face à le peur de faire quelque chose de pas tout à fait parfait.
Allez, en 2015, on arrête d’essayer de vouloir être parfaites. Un peu.
Tes mots collent à mon expérience des derniers jours : chercher un livre que j’aimais tant petite et ne plus trouver le précieux carton. Etre triste puis en colère et espérer que d’autre apprécieront « ce » livre. Je me projette un peu à travers ton blog. Si les papiers vont j’immigre à Québec en 2016. Les listes d’objets à prendre ou à laisser sont déjà entamer 2 valises pour rassembler plusieurs parties de soi c’est pas grand chose
2 valises, c’est tellement peu, ça force vraiment à faire un vrai tri… Chic pour ton immigration, le Québec, c’est BIEN.
Difficile en effet de poser ce bout de scotch sur le carton, on a comme l’impression d’abandonner ce qu’on a été..
J’ai la chance d’avoir une maman atteinte de syllogomanie, qui garde absolument TOUT jusqu’à la carte de sortie du collège, le premier doudou, la carte d’étudiant de toutes les facs que j’ai fréquenté… mes souvenirs sont bien au chaud !
Alors pour moi c’est plus facile que pour toi qui vit au Canada d’aller farfouiller dans les cartons quand j’ai un coup de blues…
C’est un très joli article que tu nous donnes là, qui parle visiblement à beaucoup (trop?) de monde !
Quatre expatriations, deux villes étudiantes, des bonnes dizaines de livres, une vingtaine (si ce n’est plus de jolis carnets)(parce que comme toi, ils sont bien trop jolis pour que je bafouille dessus) et je ne sais combien de carton qui un jour faudra trier ou emmener avec moi. Mais j’aime trouver ce réconfort, mon bazar quand je rentre à la maison, la trace de toutes ces années, de toutes ces époques, ce que je ressens aussi quand j’ouvre une de ces boites, où j’y retrouve des choses oubliées, rangées depuis bien longtemps. Tes mots sont encore une fois si jolis « ça fait du brouillard dans mon coeur » <3
[…] parfois. (la photo date d’un séjour plus récent, mes photos papier font partie de ces vestiges restés dans les cartons chez mes parents - pour le […]