Ma prof de danse.

Cela fait longtemps, longtemps, très longtemps que je veux vous parler de mes cours de danse. De ma prof de danse. De ma reprise de la danse. De ma nouvelle approche de la danse. Et puis comme pour un tas de trucs, j’ai laissé passé, j’ai attendu, j’ai oublié. J’aime bien, quand j’écris, ne jamais me forcer tout à fait, j’écris souvent à des moments très incongrus, je parle souvent toute seule pour écrire des billets de blog et après, je m’en souviens (j’ai une excellente mémoire auditive) (j’ai une excellente mémoire tout court en fait) (laissez-moi m’auto-congratuler tranquille, merci).

Enfin bref, je ne me force jamais, mais ça fait 8 mois qu’après chaque cours de danse, je commence un article dans ma tête, sur mon vélo de retour de chez moi, en chantonnant les morceaux qui ont accompagnés le cours. C’est un mélange plaisant qui me fait passer pour une petite folle pour quiconque me croise entre l’école de danse et chez moi, puisque pour couronner le tout, je suis en général habillée de mes pantalons d’échauffement, qui, ceux qui savent savent, sont rarement les trucs les plus seyants, puisque leur but principal est d’être confortable et d’échauffer, pas d’être beau.

Je crois qu’il y a une norme implicite dans les écoles de danse - en tous cas, chez les adultes - qui dit que pour l’échauffement, c’est le moment de sortir les joggings les plus improbables, ceux qu’on ne porterait jamais ailleurs. C’est d’ailleurs le seul endroit, en dehors de mon tipi, où je porte mon jogging imprimé galaxie, qui est la chose la plus laide de l’univers (saisissez-vous l’emploi fort à propos du champs lexical galactique ?).

Enfin. À chaque fois que je sors du cours, je me rends compte à quel point j’ai une chance inouïe d’être tombée sur une prof aussi magique pour ma reprise. Quand je suis arrivée à Montréal, j’ai mis du temps, vraiment du temps à reprendre la danse. J’avais déjà mis du temps, à Paris, à me décider à retrouver une école de danse et j’avais déjà expérimenté cette reprise-après-bien-trop-de-mois-d’arrêt. Je traînais la patte parce que c’est difficile, je trouve. Vous savez, de 12 à 18 ans à peu près, la danse a été l’élément central de ma vie. Vraiment. Et puis, maladie oblige, et puis, les études oblige, et puis, la vie oblige, j’ai dû délaisser un peu ça. Oh, je n’avais pas prévu d’enfermer la danse dans le petit tiroir des souvenirs, mais c’est pourtant ce qui s’est produit.

operadeparis_1crédit photo : Francette Levieux / Opéra national de Paris

Parce que la danse, ça allait chercher bien plus que juste une vitesse de course à atteindre ou un nombre de kilomètres. Reprendre le running, c’est éprouvant physiquement, mais ce n’est pas difficile. Reprendre la danse, ça voulait dire affronter le miroir, ça voulait dire retrouver les sensations, les émotions, les retrouver dans un corps qui a tellement changé et évolué qu’on en est tout déboussolé, ça voulait dire travailler l’en-dehors perdu, les orteils moins souples, le cou-de-pied douloureux, les jambes qui lèvent moins, la tête qui tourne moins vite ça voulait dire tout ça, ça voulait dire se comparer au soi-même d’un peu avant, ça voulait dire traîner ce petit fantôme de la maladie tout le temps.

Alors, en arrivant à Montréal, j’ai laissé ça dans un coin. Parce que j’avais beaucoup de mal avec le reflet que me renvoyait le miroir, je savais que j’aurais beaucoup de mal à passer au delà de ça tout de suite. Parce que même si dansotais chez moi, toute seule, je sentais très bien que j’avais perdu beaucoup. Et puis un jour, quelqu’un m’a dit que c’était vraiment dommage de ne pas essayer tout de même à nouveau, lui était privé de ce qu’il aimait à cause d’une blessure, ça le rendait triste et dépité, alors il disait que c’était vraiment dommage de me trouver des excuses et de ne pas y aller. Alors le lendemain, j’y étais retournée (mais je vous avais déjà un peu raconté) et je m’étais promis de ne plus jamais vraiment m’arrêter, même si c’était dur, même si c’était compliqué.

Et puis dans cette reprise, il y a eu ma prof. Quand on danse et qu’on grandit, il y a une chose vraiment chouette, c’est celle de comprendre un peu mieux les émotions que l’on tente de transmettre en dansant. Bien sûr, quand j’étais ado, on esquissait déjà ça, mais quand on cherche encore à se perfectionner techniquement, on a bien sûr tendance à laisser de côté l’interprétation. C’est assez flagrant d’ailleurs d’analyser ça dans le corps de ballet de l’opéra de Paris (qui, pour moi, restera à vie la meilleure compagnie du monde, hein), mais si en technique, tout le monde est impeccable, il y ce petit truc en plus dans les interprétations qui fait passer de bon danseur à extraordinaire artiste. Évidemment, c’est normal, tout ce que je dis, mais je trouve ça fascinant de l’explorer, maintenant, de mettre des vrais mots sur ça et de s’en rendre vraiment, viscéralement, en fait.

crédit photo : James Bort

Parce que ma prof nous fait danser. Vraiment. Elle nous fait interpréter en grand, en vrai, en comme on veut. Elle nous dit qu’elle s’en fiche de la technique, vous n’êtes plus là pour réussir à faire 6 tours en dedans, mais vous êtes là pour prendre du plaisir. Elle veut des genoux tendus et des pieds pointés, des têtes rapides, des jolis sauts, du ballon, oui, bien sûr, mais elle veut surtout qu’on lui raconte ce qu’il se passe dans nos jambes, dans nos pieds, dans nos cœurs, quand on fait un grand jeté. Elle se moque gentiment de l’école classique française, des chichis dans les ports de bras, elle nous dit d’avoir le panache des garçons dans leurs codas, elle nous fait danser les variations de Kitri, parce qu’elle a du caractère. Elle nous cherche des images réelles, tangibles, pour qu’on comprenne comment le corps s’articule, comment une petite vertèbre peut nous rendre plus expressives. Elle nous fait lever un peu moins les jambes dans les adages, mais elle nous fait aller plus loin dans les bras, dans la tête, elle nous dit de le faire comme on veut, elle s’en fiche un peu si c’était les bras couronne et pas les bras première, elle s’en fiche si on a fait un tour arabesque au lieu d’un tour attitude, elle s’en fiche si l’arrivée de la pirouette est en fondu au lieu d’une quatrième, elle s’en fiche un peu de tout ça, elle nous demande juste de vivre et de danser comme si on était sur un scène, un peu imparfaite peut-être, mais sur une scène quand même.

crédit photo : James Bort

Je crois que je voulais vous parler des sensations et de l’apprentissage qu’il y a derrière, mais en me relisant, j’ai juste effleuré le sujet, je me suis un peu laissée emporter par le reste. Je vous en reparlerai.


Une fois n’est pas coutume, j’illustre ce billet avec des photos non pas prises par moi, mais par les photographes officiels de l’Opéra de Paris. En une, mes deux danseuses chouchoutes d’amour, Léonore Baulac et Hannah O’Neill.

crédit photo à la une : Julien Benhamou / Opéra de Paris

Enregistrer

30 Comments

  1. C’est un monde qui m’est inconnu, mais j’étais curieuse de lire ton texte car ma fille va être inscrite à un cours de danse et que nous serons amenés à évoluer dans ce milieu dorénavant. Super texte !

    Répondre

  2. Merci pour ce très beau texte, qui m’a replongée dans des souvenirs d’enfance ! Ta professeure de danse a l’air d’être une personne merveilleuse, touchant à une philosophie de cet art bien plus profonde que la perfection technique qui nous parait souvent être sa valeur fondamentale. D’ailleurs, je me suis toujours dit que sans les fondations apportées par une technique parfaite, il était impossible d’atteindre ce degré supplémentaire, ce transfert d’émotion par le geste ; ton texte remet en question mon préjugé, et je crois que ça me plaît, n’ayant jamais été techniquement très au point 🙂

    Répondre

    1. À chaque fois que je sors du cours, je me dis tout bas que j’ai beaucoup, beaucoup de chance d’être tombée sur elle en reprenant, oui ! Je ne me suis jamais autant amusée en dansant que ces derniers mois.
      Et pour la technique, j’ai longtemps été comme toi. Je faisais très souvent des stages avec des profs très renommés et les cours étaient toujours très pointus techniquement, mais mis à part les cours d’adage ou de variation, aucun prof ne prenait le temps de nous faire travailler l’interprétation. Ça n’aide pas beaucoup à dépasser ce préjugé ! C’est vraiment avec ma prof actuelle que j’ai pris conscience de tout ça.

      Répondre

  3. Je découvre cet article et ton blog grâce à la Une d’Hellocoton.
    Je ne suis pas une bonne danseuse, mais ce que tu racontes à un fort échos en moi. Adolescente, je faisais de la danse contemporaine. Ma prof était comme ça, géniale. Elle voulait qu’on apprenne à se découvrir et à raconter nos sentiments, une histoire … C’était magique. Je ne me suis jamais autant épanouie dans un sport. Et puis .. J’ai dû quitter le collège et cette prof, et je n’ai plus jamais réussi à apprécier un cours de danse. C’est dommage …
    Tu en parles bien, comme d’une grande passion. C’est beau.

    Répondre

    1. C’est tellement dommage, de ne pas avoir réussi à retrouver de cours… J’espère qu’À un moment ou un autre, tu en retrouveras ! 🙂

      Répondre

  4. Encore une fois un article qui me parle très fort (tu arrêtes un peu ? ;))

    Parce que comme toi la danse, c’était beaucoup de choses à une période de ma vie. Et puis le temps, la vie etc.

    Et j’ai retrouvé le mouvement au yoga et ça m’a fait un bien fou.
    Mais je n’ai pas réussi à retrouver la danse. J’ai pas réussi à me comparer à la moi d’avant (pourtant avec toutes mes leçons de yogi, je devrais savoir que ça sert à rien de comparer)
    Et de tous les cours que j’ai testé, j’en suis sortie déprimée. Tous les 6 mois, j’en teste un nouveau et j’en sors déprimée à nouveau.
    Mais peut être que c’est la prof qui me manque ! Je ne suis tombée que sur des perfectionnistes alors que c’est bon hein, la perfection c’est fini à quasi 30 ans.
    Elle a pas un double parisien ta prof ? <3

    Répondre

    1. Très possible, le double parisien ! L’évocation de Camille m’a très fort fait penser à Frederic Lazzarelli, qui a cette même approche : il faut que ça danse et on fait avec ce qu’on a ; on se fout des jambes du moment que tout est étiré, épaulé, qu’on investit l’espace, qu’on danse, quoi ! Alors que je sors déprimée d’à peu près tous les autres cours, celui-ci me fait un bien fou. Si les 6 mois sont écoulés et que tu en as la possibilité, viens donc trainer tes chaussons à Éléphant Paname. 🙂

      Répondre

    2. Franchement oui, la/le prof joue beaucoup je crois, quand on a arrêté et qu’on reprend en sachant à peu près ce qu’on ne veut pas. C’est difficile, surtout dans ce milieu qui tend à être peu complaisant et trop axé sur la perfection, de trouver le bon prof avec qui ça va faire la petite étincelle qu’il manquait pour vraiment reprendre. J’ai eu de la chance de trouver cette prof du 1er coup ici, mais à Paris, les cours que je suivais ne m’apportaient rien de plus qu’une pratique technique (et encore, les profs ne corrigeait jamais, avec le recul, je restais surtout parce que les profs que j’avais venaient de l’Opéra de Paris - j’avais une danseuse Étoile comme prof 2 fois par semaine et ça, honnêtement, j’avais du mal à me dire que je trouverai mieux ailleurs !). Mais en tous cas, je vois qu’on conseille Elephant Paname, je suis allée jeter un œil, je pense qu’à mon prochain passage en France je tenterai d’aller prendre des cours chez eux !

      Répondre

  5. Cet article résonne très fort en moi…
    La danse a été un élément important dans ma vie pendant plusieurs années. Puis, la vie a pris le dessus et nos chemins se sont éloignés. Je l’ai croisé à plusieurs reprises, mais je crois que j’avais trop d’attente quant à mes capacités techniques… Je voulais retrouver les capacités que j’avais à 18-20 ans ! Se confronter au miroir et à la réalité de notre corps : un des exercice les plus difficiles dans la danse. Cette sensation de liberté dans mon corps, de privilégier l’interprétation sur la technique : j’ai eu une prof géniale (de contemporain) qui m’a permis de me libérer ! Et mon dieu que j’ai progressé durant cette période !
    Je continue ma quête du cours qui me convienne ! Et te souhaite de continuer à te faire plaisir en dansant !

    Répondre

    1. Oh, merci pour ton commentaire ! C’est effectivement tellement difficile de se dire qu’il faut laisser de côté le niveau que l’on a pu avoir un jour, pour se concentrer sur les nouvelles choses qu’on peut en tirer. C’est difficile, mais une fois qu’on a compris, je crois qu’il y a vraiment une infinité de choses nouvelles à explorer !

      Répondre

  6. Ah, la danse… ouais, hein… Je ne sais jamais trop bien en parler, parce que le vivre sera toujours plus fort que mes mots. Mais je sais que j’ai eu la chance de ne jamais m’arrêter, parce que je ne sais pas si j’aurais eu le courage de reprendre (j’allais écrire recommencer, mais c’est un peu ça, en fait). Alors que danser plus vieux c’est tellement tellement, pas forcément mieux, mais tellement intense. On ne devrait jamais s’en priver.
    (Je te rejoins sur mes chouchoutes, avec Sae Eun Park et Alice Renavand !)

    Répondre

  7. j’ai essayé plusieurs écoles de danse mais je me sentais toujours trop maladroite et pourtant j’aime beaucoup aller voir un ballet parce que je suis toujours impressionnée par ces danseurs et danseuses qui créent toutes ces émotions avec leurs mouvements

    Répondre

    1. C’est dommage d’avoir arrêté, au début on se sent toujours un peu gauche je crois, surtout si on a l’image des danseurs en tête. Tu n’as pas eu envie de chercher d’autres cours ?

      Répondre

  8. 5 ans que j’ai arrêté et ces derniers temps j’y pense tout le temps. La danse c’était mon moment à moi, mon moyen de me défouler, de m’exprimer, de me laisser aller (même s’il y a 5ans, je ne savais pas bien faire ça, me « laisser aller »). Je sors les chaussons de temps en temps, je danssote mais te lire me donne ce petit truc dans le ventre qui me dit d’y retourner, ET VITE !
    Bise

    Répondre

  9. Je me demandais justement si tu avais poursuit tes cours. Et encore une fois, c’est une belle rigueur et détermination que tu montres là…
    Pour toutes les bonnes raisons qui t’ont poussées à t’y remettre, à continuer et aimer, bravo Camille!

    Répondre

  10. Te lire en ce moment me donne l’impression d’être une archéologue qui découvre sous des couches de poussière et de sable des fêlures qui n’ont plus l’air si terribles maintenant que le temps a passé.
    Merci ♥ (et pour parler de ce dont tu nous parles, j’ai une espèce d’admiration sans bornes pour les danseuses, dont j’ai voulu faire partie quand j’étais petite mais au conservatoire on a dit à ma mère que j’étais trop grande et trop gauche)

    Répondre

    1. Si tu savais à quel point ton commentaire m’a touchée, Pauline, il faut arrêter maintenant. <3
      (Je trouve que les conservatoires et autres sont rudement durs avec les enfants. Je sais que la danse - classique à plus forte raison - a des standards physiques assez précis, mais je trouve ça tellement dur à dire aux enfants. J'ai toujours été horrifiée par la grille de taille-poids imposée aux test d'admission de l'École de Danse de l'Opéra. Comment, à 8 ans, on peut comprendre un rejet « parce que tu fais 2 kilos de plus que ce qu'on veut ». Enfin bref, c'est un autre débat. Bisou !)

      Répondre

  11. Moi aussi ton article me parle car je suis prof de danse, mais je prends aussi toujours des cours et je suis confrontée personnellement à tout ce dont tu parles. Dans mon école de danse, j’ai des élèves pour certaines depuis 20 ans! Et puis j’en ai qui arrête parce que les études, la vie professionnelle, de couple etc…. Et un jour elle revienne, pour elle, parce qu’elle se sont dit qu’un jour elle reprendrait et elle le font et puis elle m’emmène leur petite fille et c’est toujours très émouvant pour moi cette marque de confiance, de transmission et de partage. J’ai même tellement de mère et filles qui prennent des cours avec moi qu’il y a quelques années j’ai eu l’idée d’un ballet mères-filles où j’étais moi même sur scène avec ma fille au milieu de toutes mes élèves. Et je peux dire que dans la salle plus d’un papa a versé sa petite larme en voyant les « femmes » de sa vie partager ce moment si fort!

    Répondre

  12. Étant danseuse également depuis l’âge de 4 ans et ayant dû arrêter pendant un temps à cause d’une blessure plus d’autres soucis .. je te comprend entièrement! J’ai repris depuis cette année et qu’elle bonheur de pouvoir se ressentir libre de danser et d’évacuer toute les émotions enfouis! Je suis bien d’accord sur le fait que la danse lorsqu’on prend en maturité prend un tout autre tournant, lorsqu’on voit au-delà des positions, pas ou chorées que l’on apprenait petites.. L’interpretation des gestes, des mouvements, le regard, l’intensité du mouvement tout à un sens ! Je te souhaite une bonne reprise! Et que la danse guide ta vie 🙂

    Je t’invite d’ailleurs, à lire mon petit article sur le même sujet juste ici :
    http://www.carnetquotidien.com/danser-une-passion/

    Belle journée 🙂

    Répondre

  13. Je ne connais pas du tout ton blog et ton univers et pour m’accueillir, quoi de mieux qu’un milieu que je connais et qui est décris magnifiquement bien
    Je suis au concervatoire, celui dur et exigent dont ta pote se moque gentiment, mais ils essayent de faire évoluer un peu leur méthode et danser devient plus plaisant maintenant qu’on a acquis un peu plus de technique
    Je pense que tu vas beaucoup me revoir et au fait, le nom de ton blog est très bien trouvé (je me suis forcée à ne pas en mettre jusqu’ici ) !

    Alice (alias Djpingouin), 13 ans

    Répondre

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *