Le discours

Pour le mariage de mon grand frère, on avait été prévenues à l’avance ma petite sœur et moi : on aurait un créneau pour faire le petit discours traditionnel pendant la soirée. En fait, non, on nous avait d’abord demandé si ça nous tentait, mais vous pensez bien que dans une situation pareille, on peut pas vraiment dire non.

Du haut de mes 28 ans, j’avais jamais vraiment envisagé être celle qui devrait s’atteler à la lourde tâche de passer des Power Point entre la soupe et le Trou Normand, et pourtant, là, on allait devoir être au devant de la scène - alors que l’apéro aurait déjà eu lieu depuis quelques coupes de champagne.

Vous pensez bien qu’à trois mois du mariage, j’étais encore bien plus préoccupée par ma tenue et par mes cheveux qui font relativement n’importe quoi tout le temps que par un discours à écrire. On voyait bien la date avancer à pas de géants, mais on était quand même tranquilles. Autour de nous, de toutes façons, tout le monde nous rassurait, moi j’écris très bien il parait, et je vous assure que ma petite sœur écrit à peu près très bien aussi (j’ai gardé le poème qu’elle m’avait fait le jour où je suis partie à l’hôpital laissez-moi vous dire que j’en mène pas large en le relisant). On allait donc torcher ce discours très facilement, tout le monde pleurerait et rirait en même temps et on nous offrirait un Oscar des meilleures sœurs qui font un discours génial pendant les mariages.

Le mois précédent les épousailles, on s’est envoyé tous les jours un petit message, il faut qu’on pense au discours, il faudrait vraiment qu’on s’y mette, oui oui, on va s’y mettre, on skype ? Échec systématique, tant et si bien que le week end avant la noce (j’essaie d’utiliser tous les synonymes de mariage, mais je crois que j’ai tout fait là), on a décidé de se retrouver à Bordeaux, autour de bières et de gin tonic, pour trouver l’inspiration.

Le premier soir, on a rien fait bien entendu, ça faisait un an qu’on s’était pas vues, on avait pas mal de trucs à se raconter (et surtout, le train de ma sœur était arrivé avec du retard, comme d’ordinaire)(la poisse de ma sœur avec le TGV n’a d’égale que mon talent pour acheter des cartes postales sans jamais les envoyer). On est rentrées se coucher en se disant que demain soir, on va pas dormir sans discours, vraiment, parce que c’est n’importe quoi là.

Soit. Samedi, 16h, nous voilà attablées au Dickens, notre petit phare bordelais, point de repère de tous les soirs, avec un carnet, un stylo, les téléphones coupés (non, en fait), une bière et un verre de vin blanc sec, un grand, oui, s’il vous plait oui, on va en avoir besoin.

On s’est regardées, on a soufflé un grand coup, on a écrit « discours pour G. » sur la première page d’un cahier acheté exprès pour l’occasion (toutes les excuses sont bonnes pour acheter de la papeterie, vous savez) et c’était parti.
On a passé environ deux heures à réfléchir à la première phrase, pour accoucher d’un truc vraiment pas terrible, qu’on a raturé, barré, recommencé environ dix neuf fois, en ayant pris le temps de la lire de différentes façons pour voir quand même comment ça sonnait. Entre temps, y’avait rugby à la télé, alors on se laissait un peu déconcentrer, et il fallait dire à A. où on était et où elle pouvait se garer, et dire à C. qu’on l’attendait, c’est pas grave si t’es à la bourre, on a un discours à finir et on t’a gardé une place.

Évidemment, quand ils sont arrivés, environ longtemps plus tard, on avait pas vraiment avancé et on avait l’équivalent d’une minute cinquante de parole, autrement dit largement pas assez pour constituer un discours de petites sœurs du marié. On avait en revanche largement dépassé le quota de verres de vin et bières, ça, c’était bon.

Notez que j’avais cette contrainte de plus que l’un des amis de mon frère est plus ou moins l’homme de ma vie (comment ça, lol ?), alors j’avais quand même très envie de faire un truc génial, tsé, parce que dans les films, y’a toujours un moment où la sœur du marié et l’ami du marié tombent fous amoureux. Notez également qu’à ce stade là de l’histoire, je n’avais bien évidemment toujours pas ma tenue, ni mes chaussures, ni décidé de si je coupais ou pas mes cheveux (oui, j’ai coupé).

Bref, on a rangé le petit carnet, de toutes façons on y arrivait pas, on a repris des bières et du vin, on a beaucoup ri, on a peut-être un peu trop bu, on est allés manger un kebab sur les marches du Grand Théâtre en rassemblant ce qu’il nous restait comme euros pour payer notre festin, c’était bon et ça goûtait les moments de bonheur, oui, oui, et la fêta aussi pour moi, d’ailleurs et puis on est allés se coucher. Tant pis, il nous reste encore une semaine, on s’est dit.

Trois jours avant le mariage, il n’y avait rien de plus à ce discours. J’ai donc décidé de faire ce que je fais d’habitude, arrêter de réfléchir, commencer à écrire et voir où ça irait. J’ai fait comme toujours, j’ai écrit presque sans respirer, avec la musique du Lac des Cygnes dans mon casque, emmitouflée sous ma couverture alors qu’on était en voiture, Bordeaux-Lille, ça laisse du temps pour réfléchir à tout ça. J’ai fait plein de fautes de frappe parce que je crois que je suis dyslexique sur un clavier, encore plus sur le clavier de mon téléphone qui est un azerty alors que je me suis maintenant habituée au clavier qwerty canadien. Bref, treize heures de route plus tard, le discours était bouclé, prêt à repasser entre les mains de ma sœur pour y apporter les dernières modifications.

Le jour du mariage - à ce stade-là, oui, j’avais trouvé ma tenue - on a décidé que ce serait quand même peut-être pas trop mal de le lire au moins une fois à voix haute, juste pour voir. Entre trois coupes de champagne et sept petits-fours (mon dieu, je crois ne jamais avoir eu mon verre vide ce soir-là), on s’est assises sur les marches, pour le réciter.

Vous savez, c’est un exercice très compliqué que de devoir mettre sur papier l’amour qu’on porte à son frère. Mon frère, ça a toujours été un modèle pour moi, pour beaucoup, beaucoup de choses et c’était l’occasion idéale de lui dire. Mais lui dire devant cent vingt invités, avec un micro devant la bouche et en sachant pertinemment qu’on va se mettre à pleurer au bout de la première ligne lue, c’est vraiment quelque chose de difficile. On peut ajouter à ça le fait que de manière générale, dans ma famille, on est pas forcément très forts pour dire ces choses à voix haute.

On est montées sur la scène, toutes les deux, en tremblant un tout petit peu et en ayant déjà versé le quota de larmes suffisant pour la journée - mon père venait de faire le plus beau des discours - mon frère était juste devant, avec L., sa femme et ils nous regardaient avec déjà tant d’amour dans leurs yeux qu’en fait, c’était pas si compliqué, de lui dire, de leur dire tout ça. Qu’on avait mis du temps à l’écrire, ce discours, qu’on s’était un peu cassé la tête sur des pages blanches, mais que finalement, voilà, on était là aujourd’hui à lui dire à quel point on l’aime, et ça semblait si naturel, au fond.

On a pas pleuré, pendant le discours. On a passé quelques photos jolies, de celles qui restent enfouies dans les albums photo, jusqu’à ce qu’il y ait un moment opportun pour les déterrer, on a parlé des souvenirs, du temps qui passe et de tout le reste, de ses coupes de cheveux atroces tout le temps, du fait qu’il nous ait jamais présenté ses copains garçons avant, bref tout ce qu’on aurait jamais dit si on avait pas eu un discours à écrire.

On est descendues de l’estrade pour se jeter dans les bras des mariés et on est reparties faire la fête, le cœur léger et avec la coupe de champagne encore une fois remplie.

Et vous savez quoi ? Je crois bien qu’il faudrait qu’on en profite, tout le temps tout le temps, pour dire qu’on aime. Même si c’est une évidence.

13 Comments

  1. Bonjour Camille!

    Je profite de ce beau billet qui m’à beaucoup touché pour t’écrire un premier petit mot. Je suis ton blog depuis quelques mois et c’est une perle, quel plaisir de te lire !

    Des circonstances difficiles m’ont amené moi même à faire un discours, il y a 2 jours, lors des funérailles de ma grand mère adorée. Je savais que ce moment viendrait un jour, et j’espérais avoir le courage de lui rendre hommage avec un beau discours plein d’amour. J’en ai été capable, non sans émotion.

    Je te rejoint à 100% sur ta dernière phrase. La vie nous réserve parfois de telles surprises qu’il faut régulièrement dire à nos proches tout l’amour qu’on à pour eux, même si ça nous paraît une évidence. Qu’est-ce que ça fait du bien !

    Une belle journée à toi !

    Anouk de Bretagne

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  2. Que cet article me touche. Ohh que je te comprend.
    Mon frère est ma référence. La seule personne à qui je dois rendre des comptes. J’espère sincèrement le rendre fier. Mon frère c’est un peu (beaucoup) mon papa.
    Alors oui, quand il m’a proposé de faire un discours durant sa cérémonie laïque de mariage je n’ai pas pu dire non. Mais les mois ont passé et le mariage s’est approché. J’ai du boucler mon discours 1 semaine avant. Il a été relu par un nombre incalculable de personne et surtout par mon chiwi (je peux l’en remercier parce qu’il a été très patient sur ce coup).
    Sauf que parler devant 250 personnes (le double de toi) c’est franchement pas évident. Je suis la plus jeune et tiens, oh, pourquoi ne pas la faire passer en première ?
    J’y suis allée, sur mes hauts talons que je rêvais de quitter, et j’ai lu la première ligne. Ma belle-mère a crié « on entend rien », et là, là j’ai fondu en larmes.
    J’ai fait mon discours, j’ai regardé au loin, devant (le chiwi toujours) et surtout je n’ai pas regardé les jeunes mariés ! Finalement on a été au moins trois à pleurer : les mariés et moi.
    Ma belle-soeur est venue après et m’a dit « c’est la première fois que je vois ton frère pleurer »…
    Alors oui, ils sont mignons à vouloir se marier mais c’est pas facile pour nous !
    Je ne sais pas pourquoi je t’ai raconté tout ça. J’hésite à tout effacer. Mais non je laisse. Tu as du courage si tu as tout lu !

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    1. Mais tu fais bien d’écrire ça : moi j’adore lire ce genre de commentaire ! En tous cas, chapeau pour les 250 personnes, là par contre, je pense que moi j’aurais passé mon discours à rire nerveusement ! Je t’embrasse !

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  3. Oh je vous imagine bien, ta soeur et toi sur cette estrade, à faire ce discours. Et votre maman qui devait surement voir tout trouble à force de pleurer de bonheur, avec son adorable sourire. J’imagine aussi très bien le discours de votre papa qui a du être merveilleux, lui qui raconte déjà si bien les histoires au quotidien.
    Quelle famille magnifique 🙂

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    1. Ma maman était déjà en larmes pendant son discours, c’est vrai et oui, le discours de mon papa était vraiment à son image ! Des bisous en tous cas, et puis merci pour ton commentaire, Flora !

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  4. Trop de douceur dans ta façon de raconter…
    Ça me fait rêvasser à la première ou au premier de ma fratrie qui se mariera et ce qu’on aura à se dire alors…
    Et j’aurais pas pensé au Dickens pour écrire un discours, mais après tout, c’est plutôt une bonne idée ma foi (hors soir de match) !
    Merci pour ta prose, Camille !

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