J’ai souvent, très souvent même, envie d’écrire sur mon travail. Le travail, ça a toujours été un petit peu-beaucoup important pour moi (très bien, oui, peut-être qu’un petit peu trop) et depuis que j’ai commencé mes études, j’ai chaque année, investi environ tout mon temps, de la passion et pas mal de cœur dans ce qui allait être après ma vie d’après.
Quand on est à l’école, on fantasme toujours un petit peu sur l’après. En tous cas, je crois que dans une école un peu artistique (je dis ça parce que je sais pas bien comment ça se passe dans une école de commerce par exemple)(enfin, je sais qu’on fait pas mal la fête, mais sinon, je sais pas), on fantasme beaucoup sur l’après. Les années d’études, elles sont faites dans un cocon vraiment hors de la réalité et, même si on en profite un peu parce que c’est sans doute les seules fois où les considérations terre-à-terre (LE BUDGET) ne vont pas nous bloquer, on rêve beaucoup de comment ça va être, après.
Parce qu’on a tous envie, en sortant de l’école, d’avoir une petite agence avec des murs blancs avec des grands panneaux d’inspiration, avec une super machine à café qui fait aussi du lait moussé (goûtez, s’il vous plait, au cappuccino au lait d’amande et revenez me parler), des gens en casquettes et salopettes qui dessinent sur des tabourets et des grandes tables à dessin avec des tas de pots à crayons avec des millions de crayons gras et de mines graphites, avec des crayons aquarellables et des feutres à alcool (pas moi, parce que si j’ai toujours été très bonne en croquis, j’ai en revanche toujours été exécrable en mise en couleur au feutre)(c’est pourquoi Photoshop et les collages de masking tape sont devenus mes meilleurs amis), avant de se retourner sur leur iMac 27 pouces Retina (enfin, celui là, on le fantasmait pas encore parce qu’il existait pas, c’est pour illustrer mes propos, vous avez bien saisi, vous n’êtes pas des gens bêtes) et de farfouiller à quatre pattes dans les piscines de nuanciers Pantone. Mon rêve actuel est de posséder chez moi les nuanciers Pantone (300$ le bout de papier coloré, je vais attendre encore).
On a tous envie, en sortant de l’école, de travailler quelque part où on pourra faire des choses vraiment différentes chaque jour, des trucs un peu foufous, des trucs qui nous animent et qui nous passionnent. On a tous envie de voir un jour ce super projet de salle à manger perchée en mezzanine (c’était un truc que j’avais imaginé en tous début de 2ème année d’archi d’intérieur, ce à quoi mon prof de projet, extrêmement chiant, réaliste et bassement terre-à-terre, m’avait répliqué que c’était pas bien pratique pour transporter le bœuf bourguignon du dimanche)(j’avais abdiqué, j’aimais pas trop ce prof de projet, mais depuis ce jour là, j’ai toujours, toujours, toujours pensé à lui quand je m’imaginais travailler plus tard : personne aurait le droit d’interposer un bœuf bourguignon entre mes idées et moi).
On a tous envie de pouvoir vivre de jolis projets, de clients chouettes et de gens qui comprennent nos idées. De clients qui ne demandent pas d’agrandir en permanence le logo un peu partout, de clients qui ne commencent pas leur brief par « oui alors je suis pressé, je veux du beau, mais par contre, j’ai vraiment pas beaucoup de budget», de clients qui écoutent ce qu’on leur conseille parce qu’ils ont très bien compris que s’ils avaient fait appel à nous, c’était parce qu’on était bons, alors tsé, c’est pas trop une mauvaise idée d’écouter et de nous laisser notre domaine d’expertise, parce que moi je vais pas lui expliquer comment on fabrique des tracteurs (s’il fabrique des tracteurs)(c’est un exemple, suivez, bordel).
On a tous envie d’avoir des clients qui nous mettent des paillettes dans les yeux et qui acceptent aussi qu’on leur donne un petit peu des nôtres, de paillettes.
On a tous envie de ça, quand on sort de l’école, mais à la fin, c’est pas mal rare, parce que des clients comme ça, y’en a pas tant, parce qu’en sortant de l’école, on se retrouve souvent embauchés dans une grosse agence parce que ça fera pas pire sur le CV et on finit par grommeler les matins, quand on va travailler, parce qu’on est pas si heureux qu’on pensait l’être après l’école.
Alors moi, j’ai très souvent envie d’écrire sur mon travail, parce que je ne sais pas si un jour j’aurais vraiment imaginé tout ça. Se lever chaque jour sans trop savoir comment va se passer la journée, en sachant, oh oui, bien sûr, les grandes lignes, je sais que je dois finir ce tableau qui me prend la tête depuis des semaines et cette newsletter qui finira par partir avec 6 mois de retard si ça continue, mais c’est tout. Je ne sais pas si un jour j’aurais pensé qu’aussi peu de temps après mon diplôme, je toucherai du doigt ce sentiment d’accomplissement professionnel. Aujourd’hui, je fais un tas de trucs, je dessine, j’écris, j’imagine, je stratège un peu, je conseille beaucoup, je photographie souvent.
Et puis surtout surtout, il y a ce petit bout de légitimité, ce petit morceau de confiance en soi, qui commencent un tout petit peu à s’installer. Tout doucement, j’esquisse des vraies idées, des vraies propositions, des directions, je tape un petit peu des poings sur la table quand je crois que j’ai raison et j’assume ce que je fais. Je fais parfois des erreurs, parfois je fais des oublis, parfois bien sûr, je suis mécontente. Mais il y a une chose qui arrive un peu plus qu’avant, maintenant. Je recule un tout petit peu et je trouve que c’est juste. Réussi. Que ça correspond au message que je voulais faire passer et qu’entre l’idée principale et le produit fini, mon cheminement ne s’est pas éparpillé comme il avait tendance à le faire avant.
Je garde ça dans un petit bout de ma tête, pour les jours un peu plus difficiles - même si on rigole beaucoup, il y a des jours sans - ces jours où on arrive décidément pas à trier convenablement ses calques dans Photoshop (je suis une grande maniaque des calques, ils sont toujours extrêmement bien classés et nommés et ça m’empêche vraiment de travailler si c’est pas le cas)(sauf que les jours où je suis moins concentrée, je fais n’importe quoi dans les calques, usant et abusant du Pomme+J au cas où, ce qui me met dans un état de non-travail très fort), ces jours aussi il n’y a rien à faire, la concentration, elle est sur la salade d’avocat du midi, sur le café de dans trente minutes, sur la pause clope (non je fume pas, mais c’est vraiment pour vous montrer à quel point parfois je ne suis pas concentrée sur mon travail).
Je ne sais pas si vraiment, j’aurais cru si on m’avait dit qu’avant mes 30 ans, j’allais être épanouie et heureuse dans un boulot pour lequel je ne m’étais même pas vraiment préparée. Un travail un peu sur-mesure, que j’aime chaque un jour un petit plus et qui chaque jour, malheureusement pour mon entourage, fait que oui, pardon, « j’peux pas, j’ai du travail » est ma phrase préféré et j’en suis pas mal ravie comme ça.

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